
Le pape Léon XIII · vers 1898
De Warmeriville à Rome
Léon Harmel n'était ni théoricien ni homme politique. Mais par ses livres, ses congrès et ses pèlerinages, ce filateur de province a pesé sur l'Église de son temps.
Les livres d'un patron
En 1877 paraît chez Mame, à Tours, le Manuel d'une corporation chrétienne. Harmel y raconte le Val-des-Bois et en tire une méthode. La seconde édition, en 1879, est celle qui circule vraiment et fait connaître l'expérience dans toute l'Europe catholique. On y lit la source de son engagement :
À ses yeux les ouvriers ne sont pas des hommes vulgaires, faibles et inconstants. Ce sont des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ.
En janvier 1889, il publie le Catéchisme du patron, « élaboré avec le concours d'un grand nombre de théologiens ». Sous forme de questions et de réponses, il y expose les devoirs du chef d'entreprise : juste salaire, respect du repos, dignité de l'ouvrier, rôle des associations. La plupart de ces thèmes seront repris deux ans plus tard par Rerum Novarum.
Suivent des brochures sur le Val (1890, 1895, 1897), la revue des Annales de Notre-Dame de l'Usine (à partir de 1886), et en 1903 La Démocratie dans l'usine, conférence prononcée à Rome, qui contient sa devise la plus célèbre.
Ses livres, ses discours et ses lettres, avec les témoignages de son temps, sont à lire en entier sur la page Textes, réédités en PDF d'après les originaux.
L'Œuvre des cercles
Au lendemain de la Commune, Albert de Mun et René de La Tour du Pin fondent l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers : des lieux où ouvriers et « classe dirigeante » se rencontrent autour de la foi. Harmel les rejoint en 1873 et participe à leurs congrès.
Le Val-des-Bois devient la vitrine de l'Œuvre : ce que d'autres décrivent, Harmel le pratique. Mais les chemins divergent. De Mun et La Tour du Pin rêvent de corporations d'Ancien Régime ; Harmel, au contact de ses ouvriers, se tourne vers la démocratie. Il se retire du conseil des études de l'Œuvre en 1882, et la rupture avec de Mun est consommée en 1892.
La France du Travail à Rome
L'idée est de Léon Harmel, et elle est neuve : conduire au pape non des délégations de notables, mais des ouvriers et des patrons ensemble. Ce sera « La France du Travail à Rome ». Il faut pour cela organiser le voyage, l'hébergement et le financement de milliers de personnes.
octobre 1889
≈ 10 000
ouvriers, patrons et prêtres
Le plus grand rassemblement : près de dix mille pèlerins de la « France du Travail ». Léon XIII confie à Harmel : « c'est par eux [les ouvriers] qu'on peut faire triompher la bonne cause ».
Rerum Novarum « des choses nouvelles »
Le 15 mai 1891, Léon XIII publie l'encyclique Rerum Novarum, « des choses nouvelles » : la première grande prise de position de l'Église sur la condition des ouvriers. Elle condamne à la fois le socialisme et le libéralisme sans frein, défend le juste salaire, le droit d'association, le repos, la protection des faibles.
Harmel n'en est pas l'auteur, mais il en a préparé le terrain. Le cardinal Langénieux est autorisé à la présenter comme « la récompense des pèlerinages ouvriers ». Et l'on prête au pape ce mot sur Harmel : « Ce cher fils m'a procuré les meilleurs jours de mon pontificat. »
Quarante ans plus tard, l'encyclique Quadragesimo anno de Pie XI (1931) consacrera trois intuitions du Val sans nommer Harmel : le salaire tenant compte des charges de famille, le principe de subsidiarité, et l'idée de tempérer le contrat de travail par des éléments du contrat de société.
La démocratie chrétienne
À partir de 1888, Harmel sort de l'usine. Il lance La Croix de Reims, mène en 1889 une campagne électorale à Reims « pour Jésus-Christ », sans être lui-même candidat, et fonde en 1891 une association de patrons chrétiens, l'Union fraternelle du commerce et de l'industrie. Le 8 janvier 1890, il adopte une devise : « Christ et Liberté ».
En 1893 et 1894, il réunit à Reims des congrès ouvriers chrétiens ; en 1896, il parle au congrès national de la démocratie chrétienne à Lyon. Cet engagement lui vaut des adversaires dans l'Église même : les patrons catholiques du Nord, attachés aux syndicats mixtes, et l'évêque de Nancy, Mgr Turinaz, auteur en 1902 des Périls de la foi.
Tout ce qui n'est pas populaire ne me paraît pas mériter nos efforts : c'est ma passion particulière.
« Nous devons nous affirmer nettement républicains, nettement démocrates et nettement chrétiens pour servir Dieu, le Peuple et la Patrie. »
Le Val, école de formation
Harmel est convaincu qu'il faut former des hommes. En 1885, il contribue à fonder une école industrielle aux Facultés catholiques de Lille, devenue depuis école d'ingénieurs. Surtout, à la fin des années 1880 et jusqu'au début du XXe siècle, il ouvre chaque été le Val-des-Bois à des sessions d'études sociales pour séminaristes et jeunes prêtres, qui découvrent l'usine de l'intérieur.
Y passent Marc Sangnier, qui fondera le Sillon, et le Belge Paul Tschoffen ; vers 1907, le jeune abbé Joseph Cardijn, futur fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne. La formule annonce les Semaines sociales de France, dont la première se tient à Lyon en 1904.
Son réseau de fidèles et d'alliés
Léon XIII
1810-1903
Pape de 1878 à 1903, auteur de Rerum Novarum. « Il faut que les Harmel se multiplient », aurait-il dit.
Benoît-Marie Langénieux
1824-1905
Archevêque de Reims, cardinal, compagnon de tous les pèlerinages ouvriers.
Albert de Mun
1841-1914
Officier puis député, fondateur de l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. Rupture en 1892.
René de La Tour du Pin
1834-1924
Théoricien du corporatisme chrétien ; il inspire le mot même de « corporation ».
L'abbé Jules Lemire
1853-1928
Prêtre et député d'Hazebrouck, figure des « abbés démocrates », il lance le congrès ecclésiastique de Reims en 1896.
Marc Sangnier
1873-1950
Fondateur du Sillon ; il fréquente les sessions d'études du Val-des-Bois.
Joseph Cardijn
1882-1967
Jeune prêtre belge de passage au Val vers 1907, futur fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne.